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« Des électeurs ordinaires »

Ce livre restitue une étude sociologique des raisons du vote RN en région Sud-PACA. Elle est basée sur une analyse de terrain menée par l’auteur, Félicien Faury, dans le cadre de sa thèse.

Livre "des électeurs ordinaires" de Félicien Faury
Le livre !

Pour son étude, il a passé plusieurs mois dans la région afin de rencontrer une trentaine d’électeurs du RN. L’auteur va mener des entretiens individuels, échanger aussi de manière informelle autour d’un café pour comprendre les motivations, propres à leur localité, qui justifient leur vote.

L’intérêt de cette région est que le profil socio-démographique des personnes concernées ne correspond pas à l’image qu’on se fait de l’électorat plus nordique RN. Ce dernier serait constitué d’ouvriers désabusés qui transforment leurs votes communistes en vote racistes.

Car, il sera nécessairement question de racisme. Comme Félicien Faury le rappelle, le racisme est un fait social avéré. Nombre d’études démontrent que les chances d’accès à l’emploi ou au logement ne sont pas égales en fonction de nos origines ethniques. Tout membre de la société contribue à cet état de fait, à ce donné social dont on hérite de notre environnement. « Personne n’« est » raciste, au sens d’une essence individuelle immuable […] [le racisme est] l’expression et l’exercice d’une relation de pouvoir instaurée entre groupes sociaux racialisés.» Le racisme de la société nous précède donc, et ralentir sa reproduction nécessite « la déconstruction ». Celle-ci correspond au démontage du fait social, grâce aux outils de la sociologie. On le démonte, pour comprendre comment il s’est construit, afin d’éviter – si possible – de le reproduire.

Ainsi, la question ne sera pas dans ce livre de savoir si les électeurs du RN sont racistes, mais plutôt dans quelle mesure ils contribuent au renforcement d’un processus de racialisation qui se déroule, au sein de notre société, selon quatre opérations.

  1. La fixation. On va considérer un sous-groupe d’individus qu’on qualifiera de minorités. Par exemple « les arabes » ou « les musulmans », les deux se confondant parfois comme si religion et ethnie étaient toujours liées.
  2. L’essentialisation. On va résumer ce groupe à quelques attributs qui nient l’individualité des personnes qui composent ce groupe, selon nous : « ils sentent fort », « ils sont bruyants » (😉 mon Chirac), « ce sont des assistés ».
  3. L’altérisation. On va les dissocier de notre groupe et considérer que leurs traits nous distinguent. Il y a « eux » et « nous ».
  4. La hiérarchisation. On va établir que par rapport à des valeurs qu’on dira françaises, « ils » sont moins bien que « nous ».

Pour résumer avec les termes de l’auteur : « Si l’extrême droite participe assurément, selon les modalités qui sont les siennes, à la persistance des inégalités ethnoraciales et du système idéologique qui les justifie, elle n’en détient en aucun cas le monopole. » Selon mes mots : On est tous responsables.

Avant d’aborder les modalités de renforcement de ce fait social par les interrogés, il convient d’étudier le profil socio-économique du territoire et des personnes rencontrées pour l’étude. Les électeurs et électrices du RN rencontrés sont de classes moyenne-basse et vivent dans une région de très grandes inégalités, dont l’économie est touristique et résidentielle. Ces personnes se retrouvent donc « coincées » entre des très riches qui les dépossèdent de leurs territoires et des très pauvres, souvent des personnes issues de l’immigration, qui sont regroupées pour la plupart dans des quartiers. Dans cet environnement, les riches sont perçus comme nécessaires au développement économique, tandis que les plus pauvres sont ceux avec qui la classe moyenne-basse entre en concurrence pour l’accès aux prestations sociales : « Pourquoi est-ce qu’ils perçoivent des aides et pas nous ? ». Par ailleurs, le développement d’une économie résidentielle engendre une pression immobilière à la hausse. La menace de déclassement devient alors d’autant plus douloureuse qu’elle rapproche les racistes des populations dont ils aimeraient s’éloigner : « eux », ceux qui profitent de « nos » prestations alors qu’ils les méritent moins.

« Différents travaux de géographie électorale ont ainsi montré que les scores électoraux du RN dépendent en réalité moins du niveau global de richesse d’un territoire (plus ou moins favorisé dans l’ensemble) que de son caractère inégalitaire (le niveau des écarts de richesse en son sein). »

La volonté de garder ses distances avec « eux » va venir renforcer des logiques économiques ségrégationnistes soutenant la division entre les populations. Pour l’écrire dans les termes du spécialiste :

« le racisme se manifeste et s’entretient au quotidien a travers l’activation, par des attitudes, paroles et conduites individuelles, des structures raciales inégalitaires existant dans un système social donné – ces conduites venant en retour contribuer a la reproduction de ces mêmes structures.[…] l’état objectivé du social, racialement structuré, sert de support a l’activation des subjectivités racistes, lesquels participent en retour a la pérennisation des processus ségrégatifs. »

« L’impression de dépossession, et l’hostilité qui en résulte, émerge sur un fond d’état inégalitaire préalable, conçu comme légitime et normal, dont toute contestation même minimale apparaît symétriquement comme scandaleuse, illégitime, voire injuste. À nouveau, le racisme est d’autant mieux compris qu’il n’est pas ramené à des pulsions ou à des traits de caractère individuels, mais à la structuration collective d’inégalités ethnoraciales et au système de justifications venant la légitimer. »


Pour résumer le profil des électeurs du RN rencontrés lors de cette étude:

Ils vivent sur un territoire de grandes inégalités : Il y a des très riches et des très pauvres. Mais ils critiquent moins les riches parce qu’ils admirent en partie le fait qu’ils ont « réussi ». Les plus pauvres se retrouvent en concurrence pour l’accès aux aides sociales. Des personnes à la frontière du groupe dominant de notre société ethnoracialisée vont se faire « les gardiens » de ce privilège racial, espérant ainsi éviter un déclassement. Ce groupe est composé d’individus de classe moyenne-basse. Ce sont plutôt des personnes qui ont réussi par le travail, plus que par l’éducation. Ils ont, selon des termes bourdieusiens, plus développé leur capital économique que leur capital culturel. Cependant, ils se voient méritant, puisqu’étant parvenu parfois à devenir propriétaires, ou à atteindre d’autres succès statutaires. Il se sentent me plus méritant que des minorités qu’ils essentialisent, altérisent et ségrèguent.

Une politique du territoire qui voudrait réduire la reproductions du racisme en tant que fait social devrait donc veiller à:

  1. réduire les inégalités sur le territoire
  2. développer l’accès à la culture, en priorité pour les personnes aux parcours scolaires plus chaotiques.
  3. éduquer largement sur les opérations à l’œuvre dans la reproduction sociale du racisme, pour que tout le monde sache les reconnaître lorsqu’elles se déploient.

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Et merci à toi d’avoir acheté le livre et de me l’avoir prêté ! 🫂